Louis Bricaud 


Porte-drapeau à Saint-Hilarion


Louis Bricaud et Marie-Chantal en 2003

Dès le 8 mai 1945, avant sa démobilisation officielle du 12 mai, Louis Bricaud est déjà porte-drapeau lors de la cérémonie de la Victoire. Établi à Saint-Hilarion depuis 1947, c'est tout naturellement, qu'il prit la suite de Monsieur Massonnet, poilu de la guerre de 14. Ainsi, Louis est-il porte-drapeau depuis 1964.

Afin de l'honorer nous n'avons pu trouver meilleur témoignage que de publier le discours prononcé par sa fille Marie-Annick lors de la cérémonie du 8 mai 2000.



Discours de Marie-Annick Bricaud du 8 mai 2000

"Merci à Monsieur le Maire, à Monsieur le Président et à Monsieur le Vice-Président des anciens combattants d'avoir bien voulu accepter de me donner la parole.

Je me présente à vous en tant que représentante de mes trois soeurs, filles du prisonnier de guerre Louis Bricaud. Nous avons souhaité rendre hommage à notre père, car nous avons découvert que celui-ci est aujourd'hui l'un des derniers anciens combattants de 39-45 à Saint-Hilarion avec Monsieur André Boucherie qui malheureusement ne se déplace que très rarement dans la commune.
Vous connaissez tous un père ou un grand-père qui a fait cette guerre, mais nous constatons souvent que ceux-ci ne sont pas bien bavards sur ce qu'ils ont vécu et qui les a marqués au plus profond de leur chair. Pour ce cinquante-cinquième anniversaire de la Victoire, nous souhaitions évoquer avec vous quelques faits marquants de sa vie entre 1937 et 1945.

Notre Louis, qui habite à Saint-Herblon en Loire-Inférieure, quitte cette commune après avoir fait la fête avec ses copains le 9 octobre 1937 pour rejoindre à Courbevoie, la caserne Bussière qui abrite le 5ème Régiment d'Infanterie. Après 6 mois de classe, le voilà ordonnance du Capitaine Roux. La belle vie ! Il fait les courses, le service à table avec quelquefois de la casse quand il se prend les pieds dans le tapis... Au bout d'un an, il est affecté au service du Commandant Fournier place Saint-Augustin à Paris. Là aussi, ce n'est pas trop difficile. Mais bientôt, des rumeurs circulent et, au lieu d'être libéré au bout de ses 2 ans d'armée, notre Louis est réquisitionné le 2 septembre 1939. Il rejoint son unité d'origine et le Capitaine Roux qui font maintenant partie des Corps Francs.

La galère commence(1) ; il faut défendre les Ardennes. Blessé au genou le 10 juin 1940, Louis est fait prisonnier à Rethel, conduit à Trèves en passant par Charleville-Mézières, Sedan, et le Luxembourg, à pied et avec peu ou pas de nourriture : seulement du pain et du fromage. De là, transport par le train jusqu'au camp de Nuremberg et, arrivée le 17 juin 1940, au Stalag XIII D avec attribution du matricule numéro 64773.

Dès le 17 juillet, il travaille dans une fonderie(2) avec pour toute nourriture 200 grammes de pain par jour. Le transport, du camp de prisonniers à l'usine, se fait en camion découvert par tous les temps ; ainsi, outre la chaleur brûlante et cuisante des fours, affronte-t-il le froid et le vent glacial matin et soir(3). Il y restera jusqu'au 5 avril 1941. Le 6 avril 42, Louis est transféré à Pommelsbrunn et travaille comme manoeuvre maçon puis comme charretier(4). Il rentre au camp tous les soirs.

Le 15 avril 1945, grand chambardement au kommando. Rassemblement au camp d'Algersdorf et, départ à pied vers on ne sait quelle destination. Avec deux adjudants, censés diriger les hommes du kommando, il marche avec un moral très bas ; il passe le Danube ; les deux adjudants disparaissent, il comprend que c'est la débandade. Sous les ordres d'un sous-officier, retour à 31 kilomètres de Munich et, c'est le 28 avril 1945 à 19 heures 30 qu'il entend, puis voit, les Tigres, ces machines trapues au long canon des troupes américaines du Général Patton(5).

« Te souviens-tu de ce jour, plutôt de ces minutes ou, subitement, tu as senti que de ton état d'esclave, tu redevenais un homme, un être libre ? ». Enfin, la Liberté ! Cette Liberté pour laquelle il faut livrer bataille continuellement afin de la sauvegarder ; car seul l'homme libre est capable d'aimer.

Ce n'est que le 12 mai 1945 que Louis est démobilisé à Nantes, après une absence de sept ans et demi. Encore aujourd'hui, Louis a le sens du devoir puisqu'il a reculé la date de son hospitalisation pour être présent ce jour et pouvoir porter dignement le drapeau, en mémoire de tous les disparus de la drôle de guerre.

Pour ne pas terminer trop tristement, nous vous invitons à trinquer avec Louis qui boira dans son quart, que je lui remets après un petit nettoyage ; quart qu'il a reçu avec son paquetage le 10 octobre 1937, il y a 63 ans.

Merci à tous de votre attention."


Discours retranscrit d'après l'original fourni par la famille Bricaud que nous remercions chaleureusement.

Lionel Saumon
mai 2007



Notes :

  1. Lors des opérations, Louis n'a jamais tué. C'est sa fierté. Un jour, lorsque, après les avoir fait boire, le Capitaine ordonne « pas de quartier ! », Louis, face à un ennemi lance « Frieden ! ». Personne ne tire ; il le ramène prisonnier.
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  2. - Une fois, un gars tombe dans la fonte en ébullition. Fureur des Allemands qui ont perdu une cuve de métal !
    - La chaleur est terrible. Les yeux très endommagés. Aujourd'hui encore, plusieurs fois par jour, des soins sous forme de larmes artificielles (lacrifluid) lui sont nécessaires.
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  3. L'hiver 1940 est très froid : -35 °. Louis reçoit un pull-over de la famille Martin de Roche-Blanche (Loire-Inférieure). Le seul colis reçu en 5 ans ! « Sans ce pull, je serais mort » dit-il encore.
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  4. Les chevaux Schimmel et Fuchs sont ses seuls amis en dehors des autres prisonniers du kommando. Être charretier était un moindre mal en ces temps de captivité. Il allait chercher de la bière et des pommes de terre en ville pour les livrer au camp de Nuremberg. Là, il voit et parle, sous haute surveillance, à d'autres prisonniers affamés. Il sait qu'ils meurent dans des fours : il voit la cheminée fumer sans arrêt...
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  5. Libéré près de Dachau, avec des camarades d'infortune qui récupèrent un camion abandonné par des SS, il remonte vers la frontière française jusqu'à Sarrebourg. Là, on leur donne des vêtements militaires ; retour à Paris par le train.
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